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Comment collaborer avec ces outils sans leur abandonner notre esprit critique ?
Après les 6 articles "Penser avec l'IA", je vous propose de grimper "sur les épaules des géants", comme disait Jean-Claude Ameisen. et plus particulièrement, sur les épaules de Bachelard, ce maître à penser de la pensée humaine, de la formation de l’esprit, ses résistances, ses ruptures, ses rêves et ses puissances créatrices.
Sa singularité tient à ce qu’il a refusé de choisir entre la rigueur scientifique et l’imagination poétique. Qui mieux que lui nous aidera à élever nos échanges créatifs avec les IA ?
Penser avec l’IA : et si Gaston Bachelard tenait la clé ?
Pour les utilisateurs des IA, la tentation est grande de se reposer sur la facilité.
Combien de fois j'entends dire : « Cela fait gagner un temps fou ! » par les personnes qui ont ainsi évité de réfléchir.
Pour éviter ce piège, nous devons faire un détour par la philosophie et ériger un pont entre nos pratiques quotidiennes et la pensée exigeante d'un grand maître de la raison : Gaston Bachelard.
Et commençons par rappeler comment Pascal, en parlant des engrenages de sa machine à calculer, s'est vu déjà à son époque obligé de rappeler que sa machine n'avait pas d'âme mais restait une mécanique.
1 - Pascal face aux faux-semblants de l’aléatoire
Dans notre premier contact avec les intelligences artificielles (comme décrit dans l'article «Penser avec l'IA : 1/6 - l’IA : fascinante, mais pas humaine »), nous éprouvons souvent un sentiment d'émerveillement.
Face à une machine qui répond avec fluidité et semble s'adapter à nous, nous lui prêtons facilement une conscience (ce que nous avons analysé dans «Penser avec l'IA : 2/6 - l’IA pense-t-elle vraiment ? »).
Ce trouble n'est pourtant pas nouveau. Au XVIIᵉ siècle, Blaise Pascal inventait la « Pascaline », une machine mécanique capable de réaliser des calculs complexes pour soulager son père. Déjà à cette époque, Pascal avertissait qu'il ne fallait pas prêter de pensée propre à la machine : elle soulage l'intelligence, mais elle reste une mécanique sans âme, car comme il le disait si bien, « cela se fait par figure et mouvement ».
Quatre siècles plus tard, les grands modèles de langage reprennent cette logique à une échelle gigantesque, mais le piège reste identique.
Comme le démontrent les chercheurs dans l'étude scientifique Epistemological Fault Lines Between Human and Artificial Intelligence, l'IA ne pense pas : elle effectue une simple « marche stochastique » (un calcul de probabilités statistiques) sur un graphe géant de mots.
Elle n'a pas de modèle interne de la réalité physique ou de la causalité.
Elle calcule des probabilités de langage pour générer le mot suivant le plus probable. (Voir : "L'IA ne comprend pas, elle parie : la preuve en jouant")
Ne confondons pas la plausibilité de l'écriture avec la vérité de la pensée.
2 - L'obstacle de l'opinion moderne (Penser contre l'IA)
Pour Gaston Bachelard, le premier grand combat de l'esprit est de l'ordre de lutter contre ce qu'il appelle l'obstacle épistémologique, c'est-à-dire nos préjugés, nos intuitions naïves et notre amour de la facilité.
Dans son texte célèbre sur Les obstacles épistémologiques, il écrit que l'opinion « pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances ».
L'IA, par sa capacité à nous donner des réponses instantanées, lisses et rassurantes, est devenue l'incarnation technique parfaite de cette « opinion ».
L'illusion de comprendre
Elle nous donne l'illusion de comprendre sans faire l'effort d'apprendre.
C'est pourquoi, pour véritablement penser, nous devons appliquer le principe de la rupture bachelardienne décrit dans l'ouvrage de référence La Formation de l'esprit scientifique : « Rien n'est donné. Rien ne va de soi. Tout est construit. »
Accéder à la connaissance suppose de penser contre nos certitudes premières, et donc de penser contre les réponses immédiates de la machine.
3 - De la surveillance intellectuelle de soi au contrôle mutuel et au débat contradictoire
Si nous voulons éviter que notre esprit ne s'atrophie (comme le montre « Penser avec l'IA : 5/6 - Qui tient les rênes ? »), nous devons apprendre à collaborer activement (comme suggéré dans « Penser avec l'IA : 6/6 - L'IA comme révélateur de soi »).
Dans son livre de maturité, Le rationalisme appliqué, Bachelard propose deux concepts majeurs pour guider notre usage des technologies cognitives :
L'orthopsychisme : C'est la surveillance intellectuelle de soi, la discipline mentale par laquelle notre raison traque ses propres erreurs et biais.
Face à l'IA, cela signifie ne jamais accepter une réponse sans la passer au crible de notre doute critique.
C'est la méthode de la « pause réflexive » et de la résistance socratique, c'est-à-dire le refus de suivre l’opinion commune sans l’examiner, en questionnant pour rechercher la vérité.Le corrationalisme : C'est la cité des « travailleurs de la preuve », une communauté de contrôle mutuel et de débat contradictoire pour éviter de s'enfermer dans nos préjugés.
Les réseaux sociaux et leurs bulles de filtres font l'inverse en flattant nos biais.
Sans cette vigilance, nous tombons dans la condition d'Epistemia (théorisée dans Epistemological Fault Lines Between Human and Artificial Intelligence) : un état structurel où la plausibilité linguistique (Voir : "L'IA ne comprend pas, elle parie : la preuve en jouant") de la machine remplace la vérification réelle, nous procurant la sensation de savoir sans faire l'effort de juger.
Pour garder le contrôle, nous devons adopter des méthodes de travail rigoureuses.
Comme l'explique l'analyse de webjeje.eu sur le Prompt Engineering, nous devons dépasser l'interaction naïve pour configurer l'IA de manière structurée (le point d'équilibre entre le contexte et la structure, niveaux 2 et 3). Nous devons utiliser l'IA comme un contradicteur exigeant pour forcer notre raison à se fortifier.
Enfin, comme le rappelle le technopédagogue Rochane Kherbouche dans son entretien pour le "Centre Inffo" sur Pourquoi et comment repenser l'évaluation en formation à l'ère de l'IA générative, nous devons préserver notre auctorialité, c'est-à-dire notre capacité à assumer pleinement la paternité intellectuelle et la responsabilité de ce que nous signons, en évaluant notre processus documenté de travail plutôt que le seul produit fini.
4 - La double vie de l'esprit à l'ère numérique
Gaston Bachelard était un philosophe complet : il étudiait la science rigoureuse le jour, et se laissait aller aux rêves poétiques la nuit.
Cette dualité indispensable est expliquée en détail dans l'étude sur La Matérialité de l'Imaginaire chez Gaston Bachelard.
À l'ère numérique, nous devons préserver cette double vie de l'esprit :
Le jour (l'esprit scientifique) :
Nous utilisons l'IA avec méthode, technique et scepticisme pour organiser, structurer et vérifier nos connaissances logiques.La nuit (l'esprit poétique) :
Nous protégeons notre sensibilité humaine, notre créativité brute et notre imagination intime.Conclusion
L'intelligence artificielle n'est qu'un miroir de nos propres capacités.
Elle est :
- un raccourci si nous choisissons la paresse,
- mais elle devient un formidable accélérateur si nous l'utilisons pour fortifier notre réflexion autonome.
La véritable intelligence de demain ne sera pas artificielle : elle sera partagée, à condition que nous gardions fermement les rênes de notre propre pensée.
Gaston Bachelard, le "travailleur de la pensée"
