vendredi 13 mars 2026

IA vs Humain - Meuble Ikea contre ébéniste ?

Ce que la comparaison d'un texte d'IA et d'un texte humain nous apprend sur l'écriture
vivante ?
Découvrez ce qui distingue l'écriture humaine de l'IA à travers un test inédit. Structure, émotion et corps : le verdict sans appel de 4 IA.

Nous avons soumis ces deux textes sans en dévoiler l'origine humaine ou IA et en sollicitant les quatres IA : Gemini, ChatGPT, Perplexity et Claude, sur un nouveau compte où ces IA n'avaient jamais travaillé ces sujets.

Dans le compte-rendu et l'analyse de cette expérience, pour en faciliter la lecture, nous avons précisé que le texte A est celui d'une IA et le texte B un extrait du travail d'Odile dont nous avons parlé précédemment dans l'article : "Et si les IA nous aidaient à devenir plus nous-même ?"
 

Le dispositif expérimental


Voici une expérience rare dans le monde de l'écriture numérique : deux textes sur un même thème, la marche, la nature, la ville, soumis simultanément à quatre intelligences artificielles pour être analysés, comparés, jugés. 

Le premier, appelé texte A, est une génération directe par un « Gem » de Gemini, un abécédaire de sensations urbaines et naturelles produit sans intervention humaine. 

Le second, le texte B, est le travail d'une autrice, Odile, qui utilise l'IA non pas comme un oracle mais comme un outil, au service d'une vision personnelle et d'une langue qui lui appartient. 

Voici l'écrit A : (généré directement par une IA, le « Gem » de Gemini) :

B comme Baudelaire : * Nature : Il y voyait une « forêt de symboles ».

Ville : C’est ici qu’il invente le flâneur, ce prince qui jouit partout de son incognito dans la foule.

C comme Cadrage : * Nature : Un tableau de Caspar David Friedrich ; l'homme est petit face à l'immensité du brouillard.

Ville : Une toile de Caillebotte ; des lignes de fuite tracées par les balcons haussmanniens et les parapluies.

D comme Dénivelé : * Nature : Le mollet qui brûle en montée, la récompense du sommet.

Ville : L'escalier de Montmartre ou la pente douce d'une ruelle ancienne qui nous muscle sans qu'on s'en aperçoive.

E comme Émerveillement : * Nature : Trouver une orchidée sauvage.

Ville : Repérer un détail de ferronnerie ou un graffiti génial caché sous un porche.

F comme Faune : * Nature : Le vol lourd d'un héron.

Ville : Le pigeon urbain, ce punk de l'espace public qui ne craint personne.


​Et maintenant l'écrit B créé par Odile avec des dialogues avec des AI (Voir l'article : "Et si les IA nous aidaient à devenir plus nous-même ?") :

Vaches

Troupeaux de l'Aubrac. Belles cornes, grands yeux humides.

On se regarde. Qui observe qui ?

En Suisse : trop curieuses. Elles avancent. Je recule. Rencontre interespèces, protocole incertain.

Vigne

Marcher entre les rangs. Septembre. 

Feuilles qui virent au bronze. Grappes lourdes. Odeur sucrée de la terre crayeuse.

craie blanche affleurante, lumière surexposée. En Côtes des Blancs
 schiste et granite, vignes en terrasses qui grimpent vers les Vosges.
 pierre dorée, ondulations douces du plateau calcaire, vers St Émilion

Oberlé dirait : « Marcher en vignoble = déguster verticalement. Nez : terre + feuille + fruit. »

Le vigneron et le marcheur lisent le même sol. L'un par les racines, l'autre par les semelles. Vigne d'automnechaque grappe pèse le poids du temps qui vient

Vent

Main invisible qui pousse, qui freine.    tord les sapins en permanence.

Sculpteur patient.

Violence des rafales, ronflement , grondements, autour du refuge,

Messiaen aurait entendu : jeu d'anche fortissimo, bourrasque en crescendo, puis diminuendo soudain le silence d'après résonne.

Le vent raconte la géographie autrement : arbres penchés côté nord, rochers polis face dominante.

Jaccottet : « Le vent ne sait pas ce qu'il cherche en traversant les branches » Après trois heures de vent de face, les joues brûlent. Le silence du soir semble immense.


Quatre systèmes : Gemini, ChatGPT, Perplexity et Claude ont ensuite rendu leur verdict.


Ce dispositif, aussi improbable qu'instructif, révèle bien plus que la simple supériorité d'un texte sur l'autre.

Il met en lumière une question de fond : qu'est-ce qui distingue fondamentalement une écriture produite par une machine de celle qu'un humain fait naître, même quand cet humain travaille avec des machines

Et que nous disent les IA lorsqu'elles analysent leur propre production ou celle d'une autrice qui a su les apprivoiser ?


I. La structure : quand la forme trahit l'origine


Le premier signe distinctif est immédiatement visible : le texte A s'organise en abécédaire. Baudelaire, Cadrage, Dénivelé, Émerveillement, Faune : cinq entrées, chacune déclinée en un diptyque nature/ville d'une symétrie parfaite. 

Cette architecture est celle que l'IA privilégie instinctivement : 

prévisible, rassurante, démonstrative. Elle offre au lecteur un cadre confortable et à l'auteur-machine une progression sans risque.

Le texte B, lui, refuse ce confort. Trois mots-titres : Vaches, Vigne, Vent ouvrent trois espaces autonomes qui ne se comparent pas, ne s'opposent pas, ne prétendent à aucune exhaustivité. La structure est additive, fragmentaire, atmosphérique. 

Elle avance par accumulation d'instants, de sensations, de notes prises sur le vif. Là où l'IA structure pour rassurer, l'autrice structure pour faire ressentir.

La leçon est structurelle autant que stylistique. 

L'IA « brute » impose une forme à son contenu ; l'autrice choisit une forme qui épouse son contenu.

 C'est une différence de direction : dans un cas, la forme précède et contraint ; dans l'autre, elle suit et révèle. 

Et l'on voit bien, à la lecture des deux textes côte à côte, que la vraie liberté créative ne réside pas dans la capacité à produire n'importe quelle forme, les IA en sont largement capables, mais dans la capacité à choisir la forme juste pour l'intention juste.


II. La langue : le brillant contre l'honnêteté


Sur le plan stylistique, le texte A brille. 

Il séduit vite. Le pigeon qualifié de « punk de l'espace public », le flâneur baudelairien décrit comme un prince jouissant de son incognito dans la foule : ces formules sont efficaces, mémorables, taillées pour l'aphorisme. 

Ce registre est celui du chroniqueur culturel : vif, cultivé, légèrement espiègle. Mais chaque entrée se referme sur elle-même avant d'avoir eu le temps de respirer. 

L'élégance est là ; la profondeur, moins.

Le texte B adopte une langue différente, plus hésitante en surface, plus fragmentée, parfois au bord de l'inachèvement. Les phrases sont nominales, elliptiques : « Feuilles qui virent au bronze. Grappes lourdes. Odeur sucrée de la terre crayeuse. » 

Cette apparente maladresse de l'autrice est en réalité une stratégie d'écriture consciente. 

Elle mime le rythme de la marche, la pensée qui se forme en marchant, interrompue par l'effort ou par la surprise d'une sensation. 

La langue du texte B est moins belle si l'on entend par beauté la perfection formelle, mais elle est plus honnête dans sa tentative de rendre compte d'une expérience réelle.

C'est ici que la comparaison devient instructive pour tout auteur : l'IA optimise pour l'effet immédiat, cherche la formule qui frappe.

L'humain, quand il écrit vraiment, cherche quelque chose d'autre, une justesse, une fidélité à ce qu'il a vécu. Et cette fidélité accepte parfois d'être imparfaite en surface pour être vraie au fond.


III. Les références culturelles : décoration ou outil ?


Les deux textes convoquent des noms propres, des artistes, des œuvres. 

Mais ils ne le font pas de la même façon, et cette différence est capitale. 

Le texte A cite Baudelaire, Caspar David Friedrich, Caillebotte

Ces références fonctionnent comme des étiquettes culturelles appliquées sur des réalités pour les élever : le nom propre sert de caution, d'étai intellectuel. 

L'effet est indéniable, mais il peut paraître décoratif. On a parfois l'impression que les références sont là pour attester d'une culture autant que pour éclairer un propos.

Le texte B convoque Messiaen, Jaccottet, Oberlé. 

Mais ces noms surgissent d'une situation concrète : le vent fait penser à Messiaen non pas parce que Messiaen est une belle référence à glisser dans un texte sur la nature, mais parce que le son des rafales appelle réellement le vocabulaire de l'orgue, jeu d'anche fortissimo, crescendo, puis diminuendo. 

Oberlé n'est pas cité pour faire savant ; il est convoqué parce que sa métaphore de la « dégustation verticale » dit exactement ce que le marcheur ressent dans les vignes. La référence ne surplombe pas le réel : elle émerge de lui.

La leçon pour l'écriture créatrice est claire : 

une référence culturelle authentique est toujours motivée par une expérience. 

Elle ne s'applique pas sur le monde pour le légitimer ; elle naît du monde pour le prolonger. 

L'IA, faute d'expérience, ne peut que plaquer. L'auteur, lui, choisit.


IV. Le corps absent et le corps présent


C'est peut-être sur ce point que la différence entre les deux textes est la plus révélatrice. 

Le texte A mentionne le corps ponctuellement, sur le mode de la métonymie rapide : 

« le mollet qui brûle en montée ». La formule est juste, mais elle est brève. Le corps reste un accessoire illustratif dans un discours qui est d'abord intellectuel et comparatiste.

L'expérience physique de la marche n'est jamais vraiment au centre. L'IA décrit le monde depuis nulle part : elle n'a pas de jambes, pas de joues, pas de semelles.

Le texte B, lui, met le corps en scène de façon constante. 

On recule face aux vaches curieuses de Suisse. Les joues brûlent après trois heures de vent de face. On marche entre les rangs de vigne et l'on sent l'odeur sucrée de la terre crayeuse. 

Le lecteur est physiquement convoqué dans l'expérience. 

Ce n'est pas seulement une question de vocabulaire sensoriel : c'est une posture d'écriture entière. Le texte B s'écrit depuis un corps en mouvement, et cette origine se sent à chaque ligne.

Cette dimension est précieuse car elle pose une question d'épistémologie littéraire :

peut-on écrire le monde sans l'avoir traversé avec son corps ?

Les IA sont capables de décrire des sensations avec une précision impressionnante, mais cette précision reste celle du dictionnaire, pas celle du marcheur qui a senti sous ses semelles la différence entre le calcaire de Saint-Émilion et la craie de la Côte des Blancs.


V. Le regard sur le vivant : anthropocentrisme contre humilité


Le texte A traite le vivant non humain avec tendresse, mais aussi avec une légère distance ironique.

Le héron est lourd, le pigeon est un punk. Ces images sont amusantes et efficaces. Mais elles maintiennent une frontière nette entre l'observateur humain et le monde observé. L'animal est là pour illustrer une idée, pour confirmer une intuition sur l'esprit d'un lieu. Il reste un signe dans le paysage, réduit à sa fonction symbolique.

Le texte B, dans la section sur les vaches, pose une question que le texte A n'ose pas formuler : « Qui observe qui ? ». 

Cette simple inversion du regard ouvre une brèche philosophique que le reste du texte ne referme pas tout à fait. La vache n'est pas un punk ni une figure mélancolique ; c'est un être doté d'une présence massive et d'un regard humide qui interroge. 

L'avancée de la vache et le recul du marcheur créent une chorégraphie au « protocole incertain » qui dit quelque chose de vrai sur la fragilité de notre rapport aux animaux et, plus largement, à la nature.

Il y a là une humilité que le texte A, dans son assurance formelle, ne se permet pas.

L'IA reste instinctivement anthropocentrique : elle place l'humain au centre, comme observateur souverain qui nomme et classe. L'autrice, elle, accepte d'être observée et cette acceptation change tout à la posture d'écriture.


VI. Ce que les IA ont révélé en se jugeant entre elles


L'une des dimensions les plus fascinantes de ce dispositif est la convergence des verdicts.

Quatre systèmes différents, entraînés différemment, ont produit des analyses remarquablement cohérentes. 

  1. Perplexity souligne :
    • pour le texte A de l'IA : "foret de symboles", clarte du dispositif, des images simples, frappantes restent au niveau de la simple juxtaposition, sans véritable frottement ou surprise entre les deux pôles : on a parfois deux belles images, mais peu de tension entre elles.
    • pour le texte B de l'humain : la densité sensorielle et complexité des perceptions (vue, odorat, toucher, ouïe), la capacité à inscrire la marche dans une temporalité et un rapport au monde plus méditatif, le dialogue fécond avec des créateurs (musique, poésie, œnologie).
  2. ChatGPT résume avec une franchise presque cruelle :
    • le premier texte de l'IA : « brille par sa structure et son intelligence formelle », 
    • tandis que le second de l'humain : « convainc par sa densité sensible et son rapport direct au monde.
  3. Gemini enfonce le clou : 
    • le texte A de l'IA : « maintient parfois le lecteur à distance de l'expérience directe par une intellectualisation constante »,
    • tandis que le texte B de l'humain : « accepte la part d'inconnaissable et de sauvage du monde ». 
  4. Claude note que :
    • le texte A de l'IA : « tourne bien davantage qu'il n'avance »,
    • là où le texte B de l'humain : « construit une progression verticale » à l'intérieur de chaque séquence.

Comment les IA jugent leur propre travail ?

Ce consensus soulève une question troublante : les IA sont capables de reconnaître, avec lucidité et précision, les limites de leur propre mode de production sans pour autant parvenir à les dépasser spontanément

Elles savent ce qui manque à leurs propres textes ; elles ne peuvent pas l'y mettre seules. 

C'est une dissociation entre la capacité d'analyse et la capacité de création qui devrait nous amener à repenser ce que nous demandons aux IA et ce que nous devons continuer à apporter nous-mêmes.

Perplexity, dans son analyse, pointe également les faiblesses du texte B la ponctuation parfois brouillée, la voix qui se fragmente, la densité qui peut désorienter un lecteur non averti.

Ce regard équilibré est précieux : il rappelle que la supériorité du travail humain n'est pas une supériorité absolue, mais une supériorité d'intention et d'ancrage

L'ébéniste fait aussi des défauts ; simplement, ses défauts sont les siens.


Conclusion : pas Ikea contre l'ébéniste, mais deux conceptions de l'écriture


Nous avons posé la question avec une image juste : n'a-t-on pas mis en comparaison un meuble Ikea et celui d'un artisan ébéniste ? 

L'image est exacte, mais elle mérite d'être prolongée. 

Le meuble Ikea est utile, fiable, reproductible, souvent beau dans sa catégorie. 

Il y a une intelligence dans sa conception, celle du standard, de l'optimisation pour le plus grand nombre. 

Ce n'est pas une intelligence nulle. C'est une intelligence différente.

Ce que l'ébéniste apporte, c'est autre chose : 

la marque du geste, l'imperfection choisie, la matière avec laquelle on a lutté. 

Et surtout, une intention qui n'existait pas avant l'objet, une intention qui naît dans la fabrication elle-même, pas avant. 

C'est précisément ce que le texte B humain possède et que le texte A de l'IA ne peut pas produire seul : une pensée qui se forme en marchant, une langue qui résiste parce que le vent résistait, une humilité devant la vache parce que la vache était là, vraiment là.

La vraie leçon de cette comparaison n'est pas que l'IA écrit mal. 

C'est qu'elle écrit sans avoir été quelque part. Et que l'écriture, dans ce qu'elle a d'irremplaçable, est toujours le récit d'une présence dans le monde, d'un corps, d'un regard, d'une vulnérabilité acceptée. 

Odile n'a pas écrit malgré l'IA ; elle a écrit avec l'IA, en gardant la main, en maintenant ce fil d'expérience vécue que nulle machine ne peut générer à sa place.

Vous utilisez les IA ou ce sont les IA qui vous utilisent ?

La question ouverte que ce dispositif pose à tous ceux qui travaillent avec des outils d'IA est finalement simple : à quel moment cesse-t-on d'utiliser l'IA et commence-t-on à être utilisé par elle ? 

La frontière se situe là où disparaît l'expérience, là où le texte n'a plus de jambes, plus de joues, plus d'odeur de terre crayeuse sous les semelles. 

Ce que Gemini, ChatGPT, Perplexity et Claude ont unanimement reconnu dans le texte B d'Odile, c'est précisément cela : la présence d'une autrice dans chaque ligne

Et aucune IA, aussi brillante soit-elle, ne peut encore se substituer à cela.

Article rédigé à partir de l'analyse comparative des textes A et B par Gemini, ChatGPT, Perplexity et Claude